{"id":77,"date":"2012-04-10T07:28:24","date_gmt":"2012-04-10T05:28:24","guid":{"rendered":"https:\/\/wmu.ac-nice.fr\/clg-albrecht\/2012\/04\/10\/janine-blum-deportee-a-auschwitz-birkenau\/"},"modified":"2012-04-10T07:28:24","modified_gmt":"2012-04-10T05:28:24","slug":"janine-blum-deportee-a-auschwitz-birkenau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/?p=77","title":{"rendered":"Janine Blum, d\u00e9port\u00e9e \u00e0 Auschwitz Birkenau"},"content":{"rendered":"<p align=\"center\"><span style=\"font-size: large;\"><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>T\u00e9moignage de Janine Blum<\/strong><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"center\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-76\" src=\"http:\/\/wmu.ac-nice.fr\/clg-albrecht\/wp-content\/uploads\/sites\/120\/2012\/04\/mme-blum-bis.png\" border=\"0\" width=\"756\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/wp-content\/uploads\/sites\/120\/2012\/04\/mme-blum-bis.png 756w, https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/wp-content\/uploads\/sites\/120\/2012\/04\/mme-blum-bis-300x127.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 756px) 100vw, 756px\" \/><\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0<\/strong>Je suis n\u00e9e \u00e0 Belfort en 1927 dans une famille juive de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Mes grands-parents n\u00e9s en Alsace avaient apr\u00e8s la d\u00e9faite de 1870 fait le choix de s\u2019installer en France. Belfort et son territoire \u00e9taient tr\u00e8s proches de leur province natale.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Jusqu\u2019\u00e0 la veille de la Seconde Guerre mondiale, ma vie \u00e9tait tr\u00e8s heureuse entre ma maman, mon papa et ma s\u0153ur plus jeune de 15 mois Mado. Pourtant mes parents \u00e9taient tr\u00e8s inquiets par l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Hitler au pouvoir en Allemagne en 1933. Ils suivaient avec angoisse la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart des Juifs dans ce pays, leur expulsion massive apr\u00e8s la nuit de cristal en novembre 1938. Ils redoutaient par dessus tout, une guerre entre notre pays, la France, et l\u2019Allemagne nazie.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 A la d\u00e9claration de la guerre la 1<sup>er<\/sup> septembre 1939, nous nous trouvons en Bretagne \u00e0 Dinard. Nous y sommes en vacances avec ma s\u0153ur, ma famille et une tante dans une maison lou\u00e9e. Ce furent les derni\u00e8res heureuses mais nous ne savions pas qu\u2019elles \u00e9taient les derni\u00e8res.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La d\u00e9faite des arm\u00e9es fran\u00e7aises en juin 1940 \u00e9tait accompagn\u00e9e de toutes sortes de fausses nouvelles dont celle qu\u2019il fallait franchir la Loire pour se mettre \u00e0 l\u2019abri de l\u2019invasion qui serait stopp\u00e9e sur le fleuve par l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mon papa prit la d\u00e9cision de nous \u00e9loigner le plus possible de l\u2019ennemi. Il prit le volant d\u2019une traction avant Citro\u00ebn. Nous y \u00e9tions 8 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur le jour du d\u00e9part de Dinan le 13 juin 1940. Nous nous sommes retrouv\u00e9s dans toute cette foule de fuyards dans le d\u00e9sordre de l\u2019exode. Nous avons fini par atteindre Pau o\u00f9 une de mes tantes prit la direction du Maroc et une autre put avoir un visa pour le Portugal. Nous sommes rest\u00e9s en France et avons entam\u00e9 un p\u00e9riple de cinq d\u00e9m\u00e9nagements pour fuir les Allemands et les lois antis\u00e9mites de P\u00e9tain.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Apr\u00e8s Pau nous avons gagn\u00e9 Mazamet ensuite B\u00e9ziers pour \u00eatre plus en s\u00e9curit\u00e9 notre p\u00e8re choisit de s\u2019installer dans un petit village de l\u2019Aveyron\u00a0: Saint Geniez d\u2019Olt.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je dois dire que tous ces d\u00e9m\u00e9nagements m\u2019avaient perturb\u00e9e. J\u2019avais redoubl\u00e9 une classe et je me retrouvais dans la m\u00eame classe que ma s\u0153ur<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 1942, nous avions quitt\u00e9 B\u00e9ziers \u00e0 cause de la chaleur pour la montagne. C\u2019est \u00e0 ce moment que j\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 l\u2019arrestation de Juifs \u00e9trangers. Ils sont rest\u00e9s parqu\u00e9s dans un jardin face \u00e0 notre immeuble. Ils me faisaient piti\u00e9\u00a0! Avoir fui la Pologne, l\u2019Allemagne pour esp\u00e9rer vivre libres en France et \u00eatre arr\u00eat\u00e9s\u00a0! J\u2019en \u00e9tais boulevers\u00e9e\u00a0: ces images me poursuivaient toujours.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je dois pr\u00e9ciser que malgr\u00e9 les lois de Vichy qui avaient oblig\u00e9 les Juifs \u00e0 se faire inscrire sur les registres de police ou de gendarmerie dans la zone occup\u00e9e mon p\u00e8re ne le fit pas . De sorte que nous n\u2019avons pas port\u00e9 l\u2019\u00e9toile.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous sommes rest\u00e9s \u00e0 Saint Geniez d\u2019Olt toute le fin de l\u2019ann\u00e9e1942 et jusqu\u2019\u00e0 la rentr\u00e9e d\u2019octobre 1943. J\u2019avais 16 ans et Mado, 15 ans. C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e du bac (\u00e0 cette \u00e9poque en deux parties). Il n\u2019y avait pas de lyc\u00e9e \u00e0 Saint Geniez d\u2019Olt. Aussi mes parents nous ont plac\u00e9es en internat au lyc\u00e9e de Rodez toutes les deux sous notre nom. Toujours \u00e0 cause du bac, papa ne voulait pas que nous le passions avec le nom que nous avions sur nos faux papiers. Il craignait pour la suite les difficult\u00e9s \u00e0 nous faire r\u00e9inscrire sous notre vrai nom.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019\u00e9motion m\u2019\u00e9treint encore, je suis oblig\u00e9e d\u2019\u00e9crire, les mots me manquent&#8230; Ils ont inform\u00e9 la directrice que nous avions aussi de fausses cartes d\u2019identit\u00e9 en cas de rafle en lui faisant de tr\u00e8s nombreuses recommandations pour les utiliser en cas de besoin. Ce qu\u2019ils ne savaient pas h\u00e9las\u00a0! Cette directrice avait un\u00a0 mari \u00a0Milicien\u00a0! Il y avait d\u2019autres jeunes filles juives dans le lyc\u00e9e mais nous restions discr\u00e8tes.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J\u2019ai appris plus tard que dans le lyc\u00e9e de gar\u00e7ons jouxtant celui des filles, se trouvait Francis Levy sous son nom de Levy, belfortain d\u2019origine et ami de toujours. Il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 inqui\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p align=\"center\"><strong>ARRESTATION<\/strong><\/p>\n<p align=\"center\">\u00a0<\/p>\n<p>Le 22 avril 1944, nous \u00e9tions dans le cours d\u2019anglais. La surveillante g\u00e9n\u00e9rale est entr\u00e9e. Elle nous a demand\u00e9 de la suivre dans le bureau de la directrice. Nous avons pens\u00e9 avec ma s\u0153ur qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9 quelque chose \u00e0 nos parents. Je n\u2019oublierai jamais le regard de notre professeur quand nous sommes pass\u00e9es devant elle pour sortir. Savait-elle quelque chose\u00a0?<\/p>\n<p>Dans le bureau, il y avait l\u00e0 deux hommes, le chapeau mou et l\u2019imperm\u00e9able habituel de la Gestapo, certifiant \u00e0 la directrice que c\u2019\u00e9tait un contr\u00f4le et que nous reviendrions bient\u00f4t&#8230; Nous savions ce que cela signifiait\u00a0! Pourquoi\u00a0?\u00a0<\/p>\n<p>Mon oncle avait \u00e9t\u00e9 pris lors de la rafle du Vel d\u2019Hiv \u00e0 Paris en juillet 1942. D\u00e9port\u00e9 et depuis nous n\u2019avions plus de nouvelles. Ma cousine Denise, 23 ans, membre de l\u2019OSE \u2018 Organisation de Secours aux Enfants, convoyait des enfants Juifs pour les mettre \u00e0 l\u2019abri en Suisse. Elle avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e dans le train et depuis nous \u00e9tions aussi sans nouvelles. J\u2019ai appris plus tard qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9e \u00e0 la prison de Montluc \u00e0 Lyon et tortur\u00e9e. Mon cousin Pierre, 24 ans, pupille de la Nation, lui aussi avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 et nous n\u2019avions plus de nouvelles.<\/p>\n<p>J\u2019avais dons la hantise d\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9e. Maintenant que c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9, j\u2019\u00e9tais comme soulag\u00e9. Il allait falloir faire face\u00a0!<\/p>\n<p>La directrice fit venir l\u2019\u00e9conome avec mission de nous suivre au dortoir sans nous l\u00e2cher, pour faire nos valise. J\u2019ai pris l\u2019argent que nous avaient laiss\u00e9 nos parents au cas o\u00f9 ils soient arr\u00eat\u00e9s, que nous ayons de quoi vivre. Puis nous sommes descendues. Avions-nous \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9es\u00a0? Je ne peux pas l\u2019affirmer.<\/p>\n<p>Toujours est-il que nous nous sommes retrouv\u00e9es dans la Traction Avant Citro\u00ebn de la Gestapo et men\u00e9es en prison \u00e0 Rodez dans une caserne. Il y avait dans une pi\u00e8ce d\u00e9j\u00e0 une dizaine de femmes arr\u00eat\u00e9es la nuit dont trois camarades \u00e9claireuse\u00a0: Maki, Huguette et Gertrude. Nous ne nous sommes plus quitt\u00e9es. Pour nous donner du courage, nous chantions des chansons scoutes. Le chant nous faisait oublier notre sort. Un soldat allemand gardait la porte. Il n\u2019y avait pas d\u2019eau courante dans la pi\u00e8ce. Un verre d\u2019eau pour la toilette et nous laver les dents\u00a0! Pas de WC seulement un seau pour toutes\u00a0! La Croix Rouge nous apportait nos repas deux fois par jour mais en les passants par une fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Le mari d\u2019une femme non-juive arr\u00eat\u00e9e est venu la voir en accompagnant la Croix Rouge. J\u2019en ai profit\u00e9 pour lui remettre une enveloppe avec l\u2019argent que nous avions sur nous pour mes parents, pensant que nous n\u2019en aurions plus besoin.<\/p>\n<p>Nous pensions \u00e0 nos parents. Seraient-ils aussi arr\u00eat\u00e9s\u00a0? Je n\u2019ai su qu\u2019\u00e0 mon retour que notre correspondant alsacien de Rodez, professeur de philo au lyc\u00e9e de gar\u00e7ons, avait bondi sur son v\u00e9lo pour faire les 35 km jusqu\u2019\u00e0 Saint Geniez d\u2019Olt Il les pr\u00e9vint et les conduisit de force chez des paysans dans la montagne au p\u00e9ril de sa vie. Une demi-heure apr\u00e8s leur d\u00e9part la Gestapo \u00e9tait chez mes parents \u2026<\/p>\n<p>Maki arr\u00eat\u00e9e avec son p\u00e8re se faisait du souci pour sa m\u00e8re et son fr\u00e8re\u00a0: o\u00f9 \u00e9taient-ils\u00a0? Nous en \u00e9tions au m\u00eame point avec nos parents dont nous n\u2019avions pas de nouvelles. Nous sommes rest\u00e9s quelques jours dans la caserne devenue une prison. Le temps nous semblait long.<\/p>\n<p align=\"center\"><strong>DRANCY<\/strong><\/p>\n<p align=\"center\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Nous avons \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9es de Rodez \u00e0 Drancy en wagons de voyageurs avec changement \u00e0 Toulouse. Lors de l\u2019arr\u00eat les Allemands nous ont tout de suite mises \u00e0 l\u2019aise en nous pr\u00e9venant que si l\u2019un de nous s\u2019\u00e9chappait, ils abattraient quelqu\u2019un du groupe. C\u2019\u00e9tait le mois de mai 1944, nous regardions \u00e0 travers les vitres du wagon les arbres en fleurs que nous ne verrions pas de sit\u00f4t h\u00e9las\u00a0!<\/p>\n<p>Arriv\u00e9es \u00e0 Paris, les fameux bus parisiens avec plateforme arri\u00e8re nous attendaient pour nous conduire \u00e0 Drancy (des anciennes Habitations Bon March\u00e9 anc\u00eatres de nos HLM transform\u00e9s en camp de transit pour les Juifs avant la d\u00e9portation). L\u00e0 nous avons \u00e9t\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9es de nos derniers petits bijoux et de l\u2019argent que nous pouvions encore avoir sur nous. Nous n\u2019avions plus rien que notre petite valise\u00a0! La premi\u00e8re douche commune avec des femmes \u00e2g\u00e9es au corps d\u00e9form\u00e9 par les grossesses fut un moment p\u00e9nible. L\u2019\u00e9poque \u00e9tait prude, la nudit\u00e9 toujours cach\u00e9e. Aussi je n\u2019oublierai jamais ces pauvres femmes qui se cachaient de nous\u00a0!<\/p>\n<p>Combien de temps resterions- nous \u00e0 Drancy\u00a0? Une semaine au plus nous disait-on. Et ensuite o\u00f9 irions-nous\u00a0? A Pitchipo\u00ef\u00a0! Nul ne pouvait le dire. Il y aurait des transports d\u2019hommes pour les mines de sel ou bien pour l\u2019organisation Todt sur la Baltique, entendions-nous. Alors Pitchipo\u00ef \u00e9tait le terme employ\u00e9 pour cette destination inconnue. Sa traduction exacte veut dire \u00ab\u00a0nulle part\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le 19 mai 1944, le d\u00e9part pour Pitchipo\u00ef est annonc\u00e9 pour le lendemain. Le 20 mai nous sommes rang\u00e9es par 5 et avec un grand pain et d\u00e9part pour la gare de Bobigny. Les wagons \u00e0 bestiaux nous attendent sur un quai \u00e0 part. Il faut faire vite, les Allemands nous bousculent pour grimper dans les wagons\u00a0 \u00ab\u00a0 40 hommes 8 chevaux\u00a0\u00bb. Nous allons nous y retrouver \u00e0 80 au moins sans pouvoir nous \u00e9tendre, sans eau. Un seau \u00ab\u00a0 une tinette\u00a0\u00bb pour nos besoins, qui d\u00e9bordait sur ceux qui \u00e9taient \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas la place r\u00eav\u00e9e\u00a0! Il s\u2019agit du convoi 74\u00a0: 1200 personnes, 904 gaz\u00e9s \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, 188 hommes s\u00e9lectionn\u00e9s et 108 femmes pour entrer dans le camp. 157 survivants en 1945 dont 108 femmes.<\/p>\n<p>Une puanteur se d\u00e9gageait\u00a0: hommes, femmes, vieillards, enfants p\u00ealem\u00eale. Nous avons eu le reflexe de nous coller \u00e0 la paroi du wagon. Nous pouvions nous y adosser et respirer un peu \u00e0 travers les planches disjointes. Nous ne savions pas o\u00f9 nous allions. A chaque arr\u00eat, nous essayons de distinguer o\u00f9 nous sommes. Je me rappelle avoir pu lire \u00ab\u00a0Ch\u00e2teau Thierry\u00a0\u00bb, ensuite plus rien.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p align=\"center\"><strong>AUSCHWITZ BIRKENAU<\/strong><\/p>\n<p align=\"center\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>On nous fait descendre sur le quai\u00a0\u00ab\u00a0 la rampe\u00a0\u00bb \u00e0 coups de b\u00e2tons. Nous devons abandonner nos valises. Nous sommes le 23 mai 1944 au matin. Des hommes en ray\u00e9es \u00ab\u00a0 des d\u00e9tenus\u00a0\u00bb montaient dans le wagon pour s\u2019occuper de nos valises. Ils nous faisaient sortir en vitesse. Ils n\u2019avaient pas le droit de nous parler. Sur le quai\u00a0: des SS avec leurs chiens. Il \u00e9tait de bonne heure. Il faisait encore froid. Sur le quai, c\u2019\u00e9tait la foire. Un homme en ray\u00e9 nous chuchota \u00ab\u00a0 Allez \u00e0 gauche\u00a0!\u00a0\u00bb Nous \u00e9tions les 5 ensembles. Un SS nous arr\u00eata en demandant notre \u00e2ge. Nous avons trich\u00e9 en r\u00e9pondant \u00ab\u00a0 18 ans\u00a0!\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Links\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0 A gauche\u00a0!\u00a0\u00bb nous lan\u00e7a-t-il.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions heureuses d\u2019\u00eatre rest\u00e9es ensembles. Les familles \u00e9taient s\u00e9par\u00e9es\u00a0: les jeunes des vieux, les hommes des femmes, les femmes des enfants. C\u2019\u00e9tait l\u2019affolement\u00a0: des pleurs, des cris de toutes parts. Les SS n\u2019\u00e9coutaient rien et les faisaient avancer avec leur baguette. Nous avons su plus tard, qu\u2019\u00e0 droite c\u2019\u00e9tait la mort. Il y avait aussi des camions pour ceux qui ne pouvaient pas marcher, m\u00eame une ambulance\u00a0! Tout \u00e9tait pr\u00e9vu pour tromper le monde et que tout se passa dans l\u2019ordre. En cas de panique ou de r\u00e9volte les SS n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 assez nombreux pour arr\u00eater cette foule. Il fallait rassurer ces pauvres malheureux ext\u00e9nu\u00e9 apr\u00e8s des jours de transport horrible. J\u2019ai appris plus tard que mon cousin de 24 ans, Pierre, pensant que c\u2019\u00e9tait la planque s\u2019\u00e9tait ru\u00e9 pour monter dans le camion. Il est all\u00e9 directement \u00e0 la chambre \u00e0 gaz pour \u00eatre assassin\u00e9<\/p>\n<p>Nous nous sommes retrouv\u00e9es ensuite dans un baraquement \u00e0 courant d\u2019air. Nous nous sommes d\u00e9shabill\u00e9es, toutes nues devant les SS. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que nous nous mettions nu devant des hommes. Nous avons d\u00e9clin\u00e9 nos noms, nos adresses, dates de naissances, professions. Nous avons d\u00e9clar\u00e9 \u00ab\u00a0 couturi\u00e8res\u00a0\u00bb. Une femme nous a tatou\u00e9 notre num\u00e9ro dur le bras gauche avec une plume et de l\u2019encre de chine comme des b\u00eates.<\/p>\n<p>J\u2019avais une plaie sous le sein, une femme a eu piti\u00e9 de moi et m\u2019a apport\u00e9 du talc, quel soulagement\u00a0! Nous avons pu donner nos v\u00eatements, passer \u00e0 la douche, une douche glac\u00e9e pas de savon, pas de serviette pour nous s\u00e9cher. On nous a lanc\u00e9 des fripes, pas questions de choisir ou de changer si cela n\u2019allait pas, des chaussures disparates qui n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 notre taille et qui nous feront tant souffrir. Nous \u00e9tions m\u00e9connaissables. Nous mourrions de soif, pas question de boire, il n\u2019y avait de l\u2019eau nulle part\u00a0!<\/p>\n<p>En route pour le bloc de quarantaine apr\u00e8s cette s\u00e9ance, cahincaha toujours entour\u00e9es de femmes SS qui nous injuriaient en allemand\u00a0 de cochons, de peuple maudit, de merde parce que nous n\u2019allions pas assez vite. Pouss\u00e9es dans le bloc sans lumi\u00e8re avec une paillasse pour 5 et plus avec 2 couvertures. Quand les hongroises sont arriv\u00e9es, pour dormir nous \u00e9tions embo\u00eet\u00e9es les unes dans les autres et t\u00eate b\u00eache. Cela faisait 4 jours que nous n\u2019avion ni bu, ni mang\u00e9 enfin une soupe avec une \u00e9cuelle pour 5. Pas de cuill\u00e8re, nous buvions ce \u00ab\u00a0 brouet\u00a0\u00bb l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre par 2 gorg\u00e9es, ainsi de suite, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y en ait plus, comme des chiens. Nos avons pris le rythme\u00a0: lever \u00e0 5 heures du matin \u00e0 coups de trique, plier les couvertures, un caf\u00e9-ersatz, il faut affronter le froid de l\u2019appel puis retour dans la baraque sans sortir tout au long de la quarantaine. La soupe \u00e0 midi et puis plus rien jusqu\u2019au lendemain.<\/p>\n<p>A l\u2019appel toujours par rang de 5, nous nous relayons \u00e0 tour de r\u00f4le pour \u00eatre devant et que ce ne soit pas toujours la m\u00eame qui prenne le vant glacial de face. L\u2019appel deux fois par jour, durait des heures, surtout quand le compte n\u2019y \u00e9tait pas. Je regardais le ciel, les nuages venaient-ils de France\u00a0? Je pensais \u00e0 notre maison, \u00e0 notre jardin, \u00e0 mas parents. Pendant les longues heures o\u00f9 nous restions enferm\u00e9es, des anciennes nous initiaient aux pratiques du camp\u00a0: ne pas boire d\u2019eau qui donnait la dysenterie, ne pas aller \u00e0 l\u2019infirmerie car il y avait des s\u00e9lections pour la mort. La fum\u00e9e de la chemin\u00e9e provenait du four cr\u00e9matoire o\u00f9 les corps br\u00fblaient.<\/p>\n<p>Tant que nous n\u2019avons pas travaill\u00e9, nous n\u2019avions pas beaucoup \u00e0 manger. Quand les tonneaux de soupe arrivaient, il y avait des batailles \u00e9piques, il y en avait aussi pour racler le fond des tonneaux o\u00f9 il y avait quelques pommes de terre, c\u2019\u00e9tait si rare. On aurait<\/p>\n<p>\u00a0dit des b\u00eates.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 De notre bloc en pierre du camp des femmes de Birkenau, nous apercevions la rampe o\u00f9 les convois arrivaient mais aussi les gens qui avan\u00e7aient p\u00e9niblement vers la chambre \u00e0 gaz. Ils ne connaissaient pas encore leur destin. Nous tremblions pour eux. Celles qui avaient \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9es demandaient : o\u00f9 sont pass\u00e9s nos parents\u00a0? Au cr\u00e9matoire\u00a0! Nous m\u00eame avions du mal \u00e0 le croire\u00a0! Mais pourtant la nuit, les flammes, la fum\u00e9e jaillissaient des chemin\u00e9es sans arr\u00eat.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous recevions une ration de pain pour trois jours pour 5 mais la faim nous tenaillait tellement que nous n\u2019avons pas pu r\u00e9sister \u00e0 la manger avant la fin du d\u00e9lai. Nous avons d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019\u00e0 tour de r\u00f4le, nous garderions le pain des 5 pour ne pas le d\u00e9vorer de suite, et rester sans rien les jours suivants. Ensemble nous luttions contre la d\u00e9ch\u00e9ance. Nous couchions sur le pain, sur nos chaussures crott\u00e9es pour qu\u2019on ne nous les vole pas\u00a0! Nous avons achet\u00e9 un couteau avec une ration de pain. Imaginez\u00a0 ce que cela repr\u00e9sentait de sacrifices\u00a0! Chaque tranche \u00e9tait sous-pes\u00e9e et passait de mains en mains\u00a0: combien de grammes de diff\u00e9rence\u00a0?<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En rang nous allions aux latrines, 25 dos \u00e0 dos. Nous n\u2019avions ni papier, ni savon pou celles atteintes de diarrh\u00e9es c\u2019\u00e9tait l\u2019enfer. Au fond, des robinets d\u2019eau inaccessibles, nous \u00e9tions chass\u00e9es \u00e0 coup de matraque. Les poux nous courraient sur la t\u00eate. Nous avons \u00e9t\u00e9 tondues, cela a \u00e9t\u00e9 un choc. C\u2019\u00e9tait notre derni\u00e8re\u00a0 parure. Nous ne nous regardions et nous ne nous reconnaissions plus\u00a0! Imaginez-vous mesdemoiselles tondues dans l\u2019instant m\u00eame\u00a0! Comment vous voyez-vous\u00a0?<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mon amie, Maki qui a surv\u00e9cu, rappelait l\u2019autre jour que nous \u00e9tions tellement crasseuses que nous nous grattions la crasse du dos avec les ongles\u00a0! Pourtant nous avons essay\u00e9 de rester le plus propre possible. Une fois dans ce bloc de quarantaine interdiction d\u2019en sortir. Pierrette Guez, qui \u00e9tait dans un autre bloc avait entendu qu\u2019il y avait des belfortaines. Elle nous a rendu visite. Nous avons \u00e9t\u00e9 contentes de pouvoir bavarder avec elle.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0La quarantaine est termin\u00e9e, nous \u00e9tions en juin 1944. C\u2019\u00e9tait l\u2019horreur\u00a0: les convois arrivaient nuit et jour de Gr\u00e8ce, de Hongrie, d\u2019Italie de France. La grande extermination des Juifs de Hongrie battait son plein.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous avons \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 \u00e0 un travail dans le camp, inutile et sans but si ce n\u2019est de nous affaiblir chaque jour un peu plus. Nous devions transporter des pierres tr\u00e8s lourdes d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre avec des \u00ab\u00a0tragues\u00a0\u00bb sorte de brancard. Nous avons \u00e9t\u00e9 occup\u00e9 \u00e0 du terrassement, \u00e0 nettoyer le camp.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Puis nous avons travaill\u00e9 hors du camp \u00e0 Raisko. Nous y avons \u00e9t\u00e9 accueillies par un groupe de Fran\u00e7aises qui nous ont g\u00e2t\u00e9es. Elles nous appelaient les \u00ab\u00a0petites\u00a0\u00bb. Cela a \u00e9t\u00e9 notre rayon de soleil m\u00eame si pou y aller nous \u00e9tions encadr\u00e9es par les SS avec leurs f\u00e9roces chiens. Ces Fran\u00e7aises nous donnaient quelquefois des raves. Il ne fallait pas se faire prendre avec au retour. Il y avait parfois des fouilles avec de graves sanctions. En passant la grille, malgr\u00e9 notre grande fatigue, nous nous redressions, nous avancions au pas cadenc\u00e9 au son rythm\u00e9 par l\u2019orchestre et oui il y avait un orchestre avec des d\u00e9tenues\u00a0! Tout \u00e9tait diaboliquement orchestr\u00e9. Je pense que m\u00eame \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e sur la rampe les gens devaient entendre la musique.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nos terrassements ont maintenant le but de creuser des emplacements pour les canons, les Russes approchent, le canon gronde au loin. Le moral remonte\u00a0: serons-nous bient\u00f4t d\u00e9livr\u00e9es\u00a0? Le jour de Kippour, nous d\u00e9cidons de ne pas boire et de ne pas manger.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nouveau changement\u00a0: fin octobre, dans la nuit, des sifflements&#8230; Rassemblement de tout le monde, appel g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019est lugubre. Nous tremblons, vont-ils nous exterminer\u00a0? Il faut s\u2019attendre \u00e0 tout\u00a0! Nous sommes maigres, nous avons des boutons, nos pieds sont ouverts, nos jambes enfl\u00e9es. Les SS\u2026 que vont-ils faire\u00a0? Les chemin\u00e9es des cr\u00e9matoires crachent le feu. Nous passons les 5 devant le SS, les unes derri\u00e8re les autres. Ma s\u0153ur passe devant moi. Je respire. Gertrude est mis e de c\u00f4t\u00e9\u00a0: nous ne la reverrons plus. Maki a eu tr\u00e8s peur ce jour-l\u00e0\u00a0: elle avait des boutons du c\u00f4t\u00e9 du SS qui nous inspectait. Tout d\u2019un coup, il passe de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, aussit\u00f4t elle change ses v\u00eatements de bras qui couvrent ses boutons. Le SS ne voit rien\u00a0! Ouf\u00a0! Elle passe la s\u00e9lection. Les Allemands avaient peur des \u00e9pid\u00e9mies.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le bruit court\u00a0: nous partons en\u00a0 transport, o\u00f9\u00a0? Nul ne le sait. Nous passons \u00e0 la douche, on nous change nos v\u00eatements. Du pain nous est donn\u00e9 pour le voyage en train\u00a0: il est interminable\u00a0: une semaine\u00a0! Nous traversons toute l\u2019Allemagne. Imaginez nos souffrances dans ces wagons plomb\u00e9s. Nous finissons par arriver \u00e0 Bergen-Belsen.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 A Bergen-Belsen des sapins sur la route que nous empruntons de la gare au camp. Quel changement avec Auschwitz o\u00f9 il n\u2019y avait rien, rien que de la boue et des barbel\u00e9s. Pour le reste ce n\u2019est pas mieux. Nous sommes entass\u00e9s dans les baraques en bois dans les \u00ab\u00a0coyas\u00a0\u00bb les ch\u00e2lits faits de planches en bois avec une paillasse. Ils sont dispos\u00e9s sur trois \u00e9tages. Nous sommes jeunes, nous grimpons sur le plus haut pour \u00e9viter les coups. A Bergen nous avons \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9es d\u2019Huguette, nous restions 3. Le ravitaillement se fait mal, nous avons faim. Le camp est surpeupl\u00e9. L\u2019hiver 44-45 est terrible, nous mourrons de froid. Nous ne travaillons pas.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En sortant du bloc, nous tombons sur un grillage derri\u00e8re lequel se trouvent des Fran\u00e7aises dont Denise Lorach, \u00e9pouse d\u2019un officier prisonnier fran\u00e7ais, avec son petit gar\u00e7on. Denise depuis a cr\u00e9\u00e9 le Mus\u00e9e de la D\u00e9portation \u00e0 Besan\u00e7on. Nous n\u2019en croyons ni nos yeux ni nos oreilles, un enfant dans le camp\u00a0!<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pour notre malheur les femmes SS d\u2019Auschwitz sont arriv\u00e9es. Il fallait qu\u2019elles s\u2019occupent et fassent du mal. A cause d\u2019elles nous avons du reprendre les appels dans le froid glac\u00e9 du Nord. Les femmes tombaient comme des mouches. Ils faisaient \u2013 20\u00b0\u00a0! Pour nous occuper les femmes ne parlaient que cuisine alors que nous mourrions de faim et de froid. Nous ne voyons pas comment nous en sortir.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0Dans cette horreur, une lueur d\u2019espoir\u00a0: des industriels viennent chercher la main d\u2019\u0153uvre. Nous nous pr\u00e9cipitons dans l\u2019espoir de travailler au chaud et \u00e0 l\u2019abri. Nous sommes choisies. Quel bonheur\u00a0! Quelques jours plus tard, nous partons pour Raguhn. C\u2019est une usine d\u2019armement. Pendant deux mois et demi, nous sommes rest\u00e9es l\u00e0. Je ne sais pas comment ils ne sont pas aper\u00e7us que je faisais du mauvais travail en produisant des \u00e9crous fauss\u00e9s. Nous travaillons 12 heures par jour par \u00e9quipe de nuit ou de jour.<\/p>\n<p>\u00a0Nous avions r\u00e9ussi \u00e0 traverser la plus dur de l\u2019hiver en ayant de quoi manger pour survivre.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le dimanche, nous n\u2019arr\u00eations pas de nous \u00e9pouiller les cheveux, les v\u00eatements pour faire \u00e9clater les lentes. H\u00e9las il y en avait toujours\u00a0!<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0Nous avons r\u00e9ussi \u00e0 faire la connaissance d\u2019un prisonnier de guerre fran\u00e7ais travaillent \u00e0 l\u2019usine. Il \u00a0se propose d\u2019envoyer une lettre \u00e0 nos parents par la Croix Rouge. Pour leur faire savoir que nous sommes en vie. Nous l\u2019adressons \u00e0 une amie en Suisse.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le ravitaillement se d\u00e9grade. Nous maigrissons rapidement, certaines en plus avaient la gale. De notre bloc, nous voyons sur la route les civils allemands s\u2019enfuir comme nous en 1940 avec des valises, des charrettes, des v\u00e9los. La d\u00e9livrance doit \u00eatre proche.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous sommes \u00e0 nouveau \u00e9vacu\u00e9es\u00a0: nouvelle d\u00e9ception. Nous sommes embarqu\u00e9es apr\u00e8s le rassemblement dans des wagons \u00e0 bestiaux. Nous attendons le train\u00a0: nous aurions pu nous sauver mais sans argent et v\u00eatues en bagnards nous n\u2019aurions pas \u00e9t\u00e9 bien loin. Le train avance, s\u2019arr\u00eate des heures. Nous ne connaissons pas le nom des agglom\u00e9rations travers\u00e9es. C\u2019est la d\u00e9b\u00e2cle pour les Allemands. Ils ne savent plus o\u00f9 nous conduire. Tout est bouch\u00e9 ou encercl\u00e9. C\u2019est horrible\u00a0: nous mourrons de faim et de soif.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le convoi finit par arriver \u00e0 Theresienstadt en Tch\u00e9coslovaquie. C\u2019est le ghetto mod\u00e8le du r\u00e9gime nazi qui a \u00e9t\u00e9 film\u00e9 pour sa propagande et montr\u00e9 combien les Juifs sont bien trait\u00e9s. Nous sommes accueillis par du pain blanc jet\u00e9 par terre par les intern\u00e9s. Nous n\u2019en croyons pas nos yeux\u00a0!<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Une carte nous est donn\u00e9e pour retirer notre soupe. Ma s\u0153ur se fait voler la sienne. Nous n\u2019avions d\u00e9j\u00e0 pas beaucoup \u00e0 manger, heureusement, il reste la mienne que nous partageons. Maki a des anthrax purulents. Elle est hospitalis\u00e9e. Je vais la voir. Elle set dans un lit avec des draps blancs, quel luxe soudain\u00a0! A son retour en France, elle ira dans un sanatorium. Elle a la tuberculose des os. Elle y restera deux ans mais ne pourra pas avoir d\u2019enfant.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mado, ma s\u0153ur,\u00a0 a la diarrh\u00e9e. Elle a eu un tel choc apr\u00e8s le vol. elle d\u00e9lire et n\u2019assimile plus rien. Un docteur l\u2019examine. Elle est emmen\u00e9e sur un brancard. C\u2019est le typhus. Je pensais qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 hospitalis\u00e9e comme Maki. Je vais la voir. Elle est dans un bunker. C\u2019\u2019est un mouroir\u00a0avec des contagieux et des agonisants par dizaines. Je suis chass\u00e9e par l\u2019infirmi\u00e8re qui me dit de ne plus revenir. On me fait sortir.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Quelle horreur\u00a0! Mado a tout support\u00e9, pour en arriver l\u00e0\u00a0! Elle d\u00e9c\u00e8de le 15 mai 1945, l\u2019Allemagne a capitul\u00e9 le 8 mai\u00a0! Ma petite s\u0153ur, si douce qui ne se plaignait jamais. C\u2019est \u00e0 toi ma petite s\u0153ur que je d\u00e9die aujourd\u2019hui mon t\u00e9moignage. Sur le moment, je pense \u00e0 mes parents. Sont-ils en vie\u00a0? J\u2019en suis malade \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils n\u2019auraient pas eu la lettre envoy\u00e9e par l\u2019interm\u00e9diaire de ce prisonnier de guerre fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Nous avons \u00e9t\u00e9 rapatri\u00e9s seulement le 3 juin 1945 par avion sanitaire de Pilzen \u00e0 Lyon. Je suis mise en quarantaine \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Lyon \u00e0 La Croix Rousse. J\u2019avais toujours la crainte de ne pas revoir mes parents vivants. Je les ai vus pour la premi\u00e8re fois du deuxi\u00e8me \u00e9tage de l\u2019h\u00f4pital. Je leur ai dit que je revenais seule, ils savaient d\u00e9j\u00e0 Nous n\u2019avons pu nous \u00e9treindre qu\u2019une semaine plus tard par crainte de contagion. Nous sanglotions tous les trois&#8230;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 En sortant de l\u2019h\u00f4pital une carte nous a \u00e9t\u00e9 remise pour nous v\u00eatir. Une carte de rationnement avec des points. Le textile \u00e9tait encore rare. Des amis se sont mis en quatre pour m\u2019habiller correctement.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s maigre mais rapidement je suis devenue \u00e9norme. La cause principale \u00e9tait due \u00e0 l\u2019absence de r\u00e8gles depuis mon arrestation. Afin de me r\u00e9int\u00e9grer au plus vite dans la vie, mon p\u00e8re a voulu que je me pr\u00e9sente \u00e0 la session sp\u00e9ciale du bac de septembre 1945. J\u2019ai suivi pour cela des cours de vacances. J\u2019ai en m\u00eame temps fait un stage aux berceaux avec les nouveaux n\u00e9s. J\u2019ai aussi aid\u00e9 mon p\u00e8re au bureau. J\u2019ai r\u00e9ussi mon premier bac puis j\u2019ai fait philo et d\u00e9croch\u00e9 mon second bac. Les \u00e9tudes sont arr\u00eat\u00e9es l\u00e0, j\u2019ai appris la st\u00e9no dactylo, la comptabilit\u00e9 et travaill\u00e9 avec mes parents.<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je n\u2019ai jamais compris pourquoi nous avons \u00e9t\u00e9 les seules arr\u00eat\u00e9es du lyc\u00e9e.\u00a0 Le mari de la directrice \u00e9tait milicien mais nous ne le savions pas tout comme le p\u00e8re d\u2019une camarade de classe de Saint Geniez d\u2019Olt. Heureusement gr\u00e2ce \u00e0 M. Baas notre correspondant \u00e0 Rodez, nos parents ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la mort. Il risquait sa vie et celle de sa famille. Je lui en serai reconnaissante toute ma vie. Que serais-je devenue \u00e0 mon retour si je n\u2019avais retrouv\u00e9 mes parents\u00a0?<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je ne sais pas si j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9voquer pour vous tout ce nous avons souffert. Je ne le crois pas car il est impossible de se mettre \u00e0 notre place. Je ne vous ai pas parl\u00e9 de toutes les vexations endur\u00e9es nous r\u00e9duisant \u00e0 l\u2019\u00e9tat de b\u00eates ainsi que de nos chefs de blocs intern\u00e9es comme nous qui \u00e9taient pire que certains SS et de bien d\u2019autres choses encore\u00a0 si difficiles \u00e0 communiquer mais nous avons gagn\u00e9 car nous sommes vivants. Je me suis mari\u00e9e, j\u2019ai eu trois enfants, de nombreux petits-enfants. Je vis toujours \u00e0 Belfort qui m\u2019a vu na\u00eetre.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0Janine Blum<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>T\u00e9moignage de Janine Blum\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0Je suis n\u00e9e \u00e0 Belfort en 1927 dans une famille juive de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise. Mes grands-parents n\u00e9s en Alsace avaient apr\u00e8s la d\u00e9faite de 1870 fait le choix de s\u2019installer en France. Belfort et son territoire \u00e9taient tr\u00e8s proches de leur province natale. \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Jusqu\u2019\u00e0 la veille de la Seconde [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":448,"featured_media":76,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[23],"tags":[],"class_list":["post-77","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-le-devoir-de-memoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/77","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/448"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=77"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/77\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/76"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=77"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=77"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.clg-berty-albrecht.ac-nice.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=77"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}